Swiss Institute
Roma 
Italy

— 2012 —

Invisible
Piece
Sound

Studio dell’artista

Sound project, Roma, 2012

What sound produces the creative process? In this project, it's the non-visible part of the work that is put forward. What's never-or barely- heard. The work is finished and all the sound which was produced during its creation evaporated. The recording is made in the studio of an artist writer, as a capture of a part of its creative intimacy. My observation activated the writing of a text which gave him the sensation to master its sound space and which turns out to be the piece completing of the project. I mean here that the piece which he created was begun and ended in the lapse of time of the recording, thus all of the creation was recorded. It was preconceively unthinkable to record the whole piece, as this process can lasts several days, weeks, months, even sometimes several years. He has answered an unhoped-for invitation by creating this small textual piece. This project takes finally shape through the material of a vinyl and a text.

— fr —

Quel bruit produit la création d’une oeuvre d’art? Dans ce projet, c'est la partie invisible de l'oeuvre qui est mise en avant. Ce que l'on n’entend jamais ou très rarement. L’oeuvre est finie et tout le son qui a été produit lors de sa création s’est évaporé. L'enregistrement se fait dans l’atelier d’un artiste écrivain, c'est comme une capture d'un bout de son intimité créative. Mon observation a provoqué chez lui l’écriture d’un texte qui lui donnait la sensation de maîtriser son espace sonore et qui s’avère être le morceau complétant du projet. J’entends par là que la pièce qu’il a créée a été débutée et terminée dans le laps de temps de l’enregistrement, donc la totalité de la création a été enregistrée. Il était à priori impensable d’enregistrer la totalité d’une pièce car c’est un processus qui dure plusieurs jours, semaines, mois voire parfois plusieurs années. Il a comme répondu à une invitation inespérée en créant cette petite pièce textuelle. Cette projet prend finalement forme à travers la matière d'un vinyle et d'un texte.

 Written by
Pascal Janovjak
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"Elle vient m’enregistrer. Un atelier d’artistes qui travaillent sur le son. Je suis habitué à regarder les gens et me voilà épié par un petit bidule jaune, un truc qu’on appelle micro piezo, quelque chose qui ressemble à un patch de nicotine collé sur la table. Je ne sais pas que ce que le patch a entendu jusqu’à présent. Je n’ai pas sa sensibilité, ni sa mémoire. Je ne peux que deviner. Le frottement des semelles sur le plancher. Le bruissement des feuilles que je relis. La respiration, peut-être. Le bruit métallique de la machine à café, qu’on devisse, qu’on lave, qu’on remplit, la boîte à café, qu’on ouvre, la machine à café, que l’on revisse. Le choc de la machine à café contre la plaque chauffante, le bouton de la plaque chauffante. Le bruissement des feuilles, le ciseau qui les coupe, de temps en temps le clic de la souris, plus précisément : le glissement de la souris sur la table, à peine perceptible, le frottement de la manche contre la table, le clic de la souris, le bruit d’une touche ou deux, la touche DELETE surtout. Peut-être la respiration. L’expiration, un soupir fatigué. Le vacarme soudain d’une feuille qu’on froisse, qu’on jette, les pas. Frottement de la paume sur la joue, les doigts qui grattent un genou. Le grondement du café qui monte, et tout ce qui s’ensuit : tintement de la cuiller, liquide versé, sachet de sucre qu’on déchire, bruissement du sucre, tintement de la cuiller mais tintement différent maintenant, puisqu’elle est plongée dans le café. Choc léger : céramique de tasse contre bois de table. Raclement de pieds de chaise, chaise qu’on recule, pas, main qui fouille nerveusement dans une poche, dans l’autre poche. Briquet qui crisse – avant cela : carton du paquet de cigarettes qu’on ouvre, frottement de la cigarette qu’on sort, briquet qui crisse. Longue expiration. Silence presque total. On n’entend pas la fumée qui monte vers le plafond, ni tout le reste, tout ce qui vibre dans l’air, tout ce qui monte vers le plafond. Ou peut-être si, peut-être la machine capte-t-elle aussi tout cela, la densité des intervalles et les espaces entre les mots…

Agacé d’être espionné je sors la machine à écrire, celle que j’utilise dans la rue, celle qui fait du bruit. Raclement du boîtier, clic de la molette qui débloque le cylindre, cliquetis de levier, bruissement de la feuille qu’on insère, qu’on ajuste (frottement), qu’on bloque (claquement), qu’on positionne (cliquetis sourds de la molette, cliquetis du cylindre). A l’espion silencieux j’oppose un mur de bruit, grêle des touches, tiges qui s’abattent sur le tambour, ding de fin de ligne, raclement de retour en arrière, grêle, ligne suivante, grêle, silence. Grêle, et cætera. Grêle. Silence. Semelles qui crissent. Je regarde la machine qui m’écoute, la petite lumière rouge de l’enregistreur, qui me fixe."